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Une chambre pour le voyageur (3)

Il était chez lui désormais.

La grande Douvre était sa maison ; la Durande était son chantier.

Aller et venir, monter et descendre, rien de plus simple.

Il dégringola vivement de la corde à noeuds sur le pont.

La journée était bonne, cela commençait bien, il était content, il s’aperçut qu’il avait faim.

Il déficela son panier de provisions, ouvrit son couteau, coupa une tranche de boeuf fumé, mordit sa miche de pain bis, but un coup au bidon d’eau douce, et soupa admirablement.

Bien faire et bien manger, ce sont là deux joies.

L’estomac plein ressemble à une conscience satisfaite.

Son souper fini, il y avait encore un peu de jour. Il en profita pour commencer l’allégement, très urgent, de l’épave.

Il avait passé une partie de la journée à trier les décombres. Il mit de côté, dans le compartiment solide où était la machine, tout ce qui pouvait servir, bois, fer, cordage, toile. Il jeta à la mer l’inutile.

Le chargement de la panse, hissé par le cabestan sur le pont, était, quelque sommaire qu’il fût, un encombrement. Gilliatt avisa l’espèce de niche creusée, à une hauteur que sa main pouvait atteindre, dans la muraille de la petite Douvre. On voit souvent dans les rochers de ces armoires naturelles, point fermées, il est vrai.

Il pensa qu’il était possible de confier à cette niche un dépôt. Il mit au fond ses deux caisses, celle des outils et celle des vêtements, ses deux sacs, le seigle et le biscuit, et sur le devant, un peu trop près du bord peut-être, mais il n’avait pas d’autre place, le panier de provisions.

Il avait eu le soin de retirer de la caisse aux vêtements sa peau de mouton, son suroit à capuchon et ses jambières goudronnées.

Pour ôter prise au vent sur la corde à noeuds, il en attacha l’extrémité inférieure à une porque de la Durande.

La Durande ayant beaucoup de rentrée, cette porque avait beaucoup de courbure, et tenait le bout de la corde aussi bien que l’eût fait une main fermée.

Restait le haut de la corde. Assujettir le bas était bien, mais au sommet de l’escarpement, à l’endroit où la corde à noeuds rencontrait l’arête de la plate-forme, il était à craindre qu’elle ne fût peu à peu sciée par l’angle vif du rocher.

Gilliatt fouilla le monceau de décombres en réserve, et y prit quelques loques de toile à voile et, dans un tronçon de vieux câbles, quelques longs brins de fil de carret, dont il bourra ses poches.

Un marin eût deviné qu’il allait capitonner avec ces morceaux de toile et ces bouts de fil le pli de la corde à noeuds sur le coupant du rocher, de façon à la préserver de toute avarie ; opération qui s’appelle fourrure.

Sa provision de chiffons faite, il se passa les jambières aux jambes, endossa le suroit par-dessus sa vareuse, rabattit le capuchon sur sa galérienne, se noua au cou par les deux pattes la peau de mouton, et ainsi vêtu de cette panoplie complète, il empoigna la corde, robustement fixée désormais au flanc de la grande Douvre, et il monta à l’assaut de cette sombre tour de la mer.

Gilliatt, en dépit de ses mains écorchées, arriva lestement au plateau.

Les dernières pâleurs du couchant s’éteignaient. Il faisait nuit sur la mer. Le haut de la Douvre gardait un peu de lueur.

Gilliatt profita de ce reste de clarté pour fourrer la corde à noeuds. Il lui appliqua, au coude qu’elle faisait sur le rocher, un bandage de plusieurs épaisseurs de toile, fortement ficelé à chaque épaisseur. C’était quelque chose comme la garniture que se mettent aux genoux les actrices pour les agonies et les supplications du cinquième acte.

La fourrure terminée, Gilliatt accroupi se redressa.

Depuis quelques instants, pendant qu’il ajustait ces loques sur la corde à noeuds, il percevait confusément en l’air un frémissement singulier.

Cela ressemblait, dans le silence du soir, au bruit que ferait le battement d’ailes d’une immense chauve-souris.

Gilliatt leva les yeux.

Un grand cercle noir tournait au-dessus de sa tête dans le ciel profond et blanc du crépuscule.

On voit, dans les vieux tableaux, de ces cercles sur la tête des saints. Seulement ils sont d’or sur un fond sombre ; celui-ci était ténébreux sur un fond clair. Rien de plus étrange. On eût dit l’auréole de nuit de la grande Douvre.

Ce cercle s’approchait de Gilliatt et ensuite s’éloignait ; se rétrécissant, puis s’élargissant.

C’étaient des mouettes, des goélands, des frégates, des cormorans, des mauves, une nuée d’oiseaux de mer, étonnés.

Il est probable que la grande Douvre était leur auberge et qu’ils venaient se coucher. Gilliatt y avait pris une chambre. Ce locataire inattendu les inquiétait.

Un homme là, c’est ce qu’ils n’avaient jamais vu.

Ce vol effaré dura quelque temps.

Ils paraissaient attendre que Gilliatt s’en allât.

Gilliatt, vaguement pensif, les suivait du regard.

Ce tourbillon volant finit par prendre son parti, le cercle tout à coup se défit en spirale, et ce nuage de cormorans alla s’abattre, à l’autre bout de l’écueil, sur l’Homme.

Là ils parurent se consulter et délibérer. Gilliatt, tout en s’allongeant dans son fourreau de granit, et tout en se mettant sous la joue une pierre pour oreiller, entendit longtemps les oiseaux parler l’un après l’autre, chacun à son tour de croassement.

Puis ils se turent, et tout s’endormit, les oiseaux sur leur rocher, Gilliatt sur le sien.