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Sub umbra (1)

Parfois, la nuit, Gilliatt ouvrait les yeux et regardait l’ombre.

Il se sentait étrangement ému.

L’oeil ouvert sur le noir. Situation lugubre ; anxiété.

La pression de l’ombre existe.

Un indicible plafond de ténèbres ; une haute obscurité sans plongeur possible ; de la lumière mêlée à cette obscurité, on ne sait quelle lumière vaincue et sombre ; de la clarté mise en poudre ; est-ce une semence ? est-ce une cendre ? des millions de flambeaux, nul éclairage ; une vaste ignition qui ne dit pas son secret, une diffusion de feu en poussière qui semble une volée d’étincelles arrêtée, le désordre du tourbillon et l’immobilité du sépulcre, le problème offrant une ouverture de précipice, l’énigme montrant et cachant sa face, l’infini masqué de noirceur, voilà la nuit. Cette superposition pèse à l’homme.

Cet amalgame de tous les mystères à la fois, du mystère cosmique comme du mystère fatal, accable la tête humaine.

La pression de l’ombre agit en sens inverse sur les différentes espèces d’âmes. L’homme devant la nuit se reconnaît incomplet. Il voit l’obscurité et sent l’infirmité. Le ciel noir, c’est l’homme aveugle.

L’homme, face à face avec la nuit, s’abat, s’agenouille, se prosterne, se couche à plat ventre, rampe vers un trou, ou se cherche des ailes. Presque toujours il veut fuir cette présence informe de l’Inconnu. Il se demande ce que c’est ; il tremble, il se courbe, il ignore ; parfois aussi il veut y aller.

Aller où ?

Là.

Là ? Qu’est-ce ? et qu’y a-t-il ?

Cette curiosité est évidemment celle des choses défendues, car de ce côté tous les ponts autour de l’homme sont rompus. L’arche de l’infini manque.

Mais le défendu attire, étant gouffre. Où le pied ne va pas, le regard peut atteindre ; où le regard s’arrête, l’esprit peut continuer. Pas d’homme qui n’essaye, si faible et si insuffisant qu’il soit. L’homme, selon sa nature, est en quête ou en arrêt devant la nuit. Pour les uns, c’est un refoulement ; pour les autres, c’est une dilatation. Le spectacle est sombre. L’indéfinissable y est mêlé.

La nuit est-elle sereine ? C’est un fond d’ombre.

Est-elle orageuse ? C’est un fond de fumée. L’illimité se refuse et s’offre à la fois, fermé à l’expérimentation, ouvert à la conjecture. D’innombrables piqûres de lumière rendent plus noire l’obscurité sans fond.

Escarboucles, scintillations, astres. Présences constatées dans l’Ignoré ; défis effrayants d’aller toucher à ces clartés. Ce sont des jalons de création dans l’absolu ; ce sont des marques de distance là où il n’y a plus de distance ; c’est on ne sait quel numérotage impossible, et réel pourtant, de l’étiage des profondeurs. Un point microscopique qui brille, puis un autre, puis un autre, puis un autre ; c’est l’imperceptible, c’est l’énorme. Cette lumière est un foyer, ce foyer est une étoile, cette étoile est un soleil, ce soleil est un univers, cet univers n’est rien.

Tout nombre est zéro devant l’infini.

Ces univers, qui ne sont rien, existent. En les constatant, on sent la différence qui sépare n’être rien de n’être pas.

L’inaccessible ajouté à l’inexplicable, tel est le ciel.

De cette contemplation se dégage un phénomène sublime : le grandissement de l’âme par la stupeur.

L’effroi sacré est propre à l’homme ; la bête ignore cette crainte. L’intelligence trouve dans cette terreur auguste son éclipse et sa preuve.

L’ombre est une ; de là l’horreur. En même temps elle est complexe ; de là l’épouvante. Son unité fait masse sur notre esprit, et ôte l’envie de résister. Sa complexité fait qu’on regarde de tous côtés autour de soi ; il semble qu’on ait à craindre de brusques arrivées.

On se rend, et on se garde. On est en présence de Tout, d’où la soumission, et de Plusieurs, d’où la défiance.

L’unité de l’ombre contient un multiple. Multiple mystérieux, visible dans la matière, sensible dans la pensée. Cela fait silence, raison de plus d’être au guet.

La nuit, - celui qui écrit ceci l’a dit ailleurs, - c’est l’état propre et normal de la création spéciale dont nous faisons partie. Le jour, bref dans la durée comme dans l’espace, n’est qu’une proximité d’étoile.

Le prodige nocturne universel ne s’accomplit pas sans frottements, et tous les frottements d’une telle machine sont des contusions à la vie. Les frottements de la machine, c’est là ce que nous nommons le Mal. Nous sentons dans cette obscurité le mal, démenti latent à l’ordre divin, blasphème implicite du fait rebelle à l’idéal. Le mal complique d’on ne sait quelle tératologie à mille têtes le vaste ensemble cosmique. Le mal est présent à tout pour protester. Il est ouragan, et il tourmente la marche d’un navire, il est chaos, et il entrave l’éclosion d’un monde. Le Bien a l’unité, le Mal a l’ubiquité. Le mal déconcerte la vie, qui est une logique. Il fait dévorer la mouche par l’oiseau et la planète par la comète. Le mal est une rature à la création.

L’obscurité nocturne est pleine d’un vertige. Qui l’approfondit s’y submerge et s’y débat. Pas de fatigue comparable à cet examen des ténèbres. C’est l’étude d’un effacement.

Aucun lieu définitif où poser l’esprit. Des points de départ sans point d’arrivée. L’entre-croisement des solutions contradictoires, tous les embranchements du doute s’offrant en même temps, la ramification des phénomènes s’exfoliant sans limite sous une poussée indéfinie, toutes les lois se versant l’une dans l’autre, une promiscuité insondable qui fait que la minéralisation végète, que la végétation vit, que la pensée pèse, que l’amour rayonne et que la gravitation aime ; l’immense front d’attaque de toutes les questions se développant dans l’obscurité sans bornes ; l’entrevu ébauchant l’ignoré ; la simultanéité cosmique en pleine apparition, non pour le regard mais pour l’intelligence, dans le grand espace indistinct ; l’invisible devenu vision.