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Comme quoi Shakespeare peut se rencontrer avec Eschyle

Gilliatt avait son idée.

Depuis ce maçon charpentier de Salbris qui, au seizième siècle, dans le bas âge de la science, bien avant qu’Amontons eût trouvé la première loi du frottement, Lahire la seconde et Coulomb la troisième, sans conseil, sans guide, sans autre aide qu’un enfant, son fils, avec un outillage informe, résolut en bloc, dans la descente du « gros horloge » de l’église de la Charité-sur-Loire, cinq ou six problèmes de statique et de dynamique mêlés ensemble ainsi que des roues dans un embarras de charrettes et faisant obstacle à la fois, depuis ce manoeuvre extravagant et superbe qui trouva moyen, sans casser un fil de laiton et sans décliqueter un engrenage, de faire glisser tout d’une pièce, par une simplification prodigieuse, du second étage du clocher au premier étage, cette massive cage des heures, toute en fer et en cuivre, « grande comme la chambre du guetteur de nuit », avec son mouvement, ses cylindres, ses barillets, ses tambours, ses crochets et ses pesons, son orbe de canon et son orbe de chaussée, son balancier horizontal, ses ancres d’échappement, ses écheveaux de chaînes et de chaînettes, ses poids de pierre dont un pesait cinq cents livres, ses sonneries, ses carillons, ses jacquemarts ; depuis cet homme qui fit ce miracle, et dont on ne sait plus le nom, jamais rien de pareil à ce que méditait Gilliatt n’avait été entrepris.

L’opération que rêvait Gilliatt était pire peut-être, c’est-à-dire plus belle encore.

Le poids, la délicatesse, l’enchevêtrement des difficultés, n’étaient pas moindres de la machine de la Durande que de l’horloge de la Charité-sur-Loire.

Le charpentier gothique avait un aide, son fils ; Gilliatt était seul.

Une population était là, venue de Meung-sur-Loire, de Nevers, et même d’Orléans, pouvant, au besoin, assister le maçon de Salbris, et l’encourageant de son brouhaha bienveillant ; Gilliatt n’avait autour de lui d’autre rumeur que le vent et d’autre foule que les flots.

Rien n’égale la timidité de l’ignorance, si ce n’est sa témérité. Quand l’ignorance se met à oser, c’est qu’elle a en elle une boussole. Cette boussole, c’est l’intuition du vrai, plus claire parfois dans un esprit simple que dans un esprit compliqué.

Ignorer invite à essayer. L’ignorance est une rêverie, et la rêverie curieuse est une force. Savoir déconcerte parfois et déconseille souvent. Gama, savant, eût reculé devant le cap des Tempêtes. Si Christophe Colomb eût été bon cosmographe, il n’eût point découvert l’Amérique.

Le second qui monta sur le mont Blanc fut un savant, Saussure ; le premier fut un pâtre, Balmat.

Ces cas, disons-le en passant, sont l’exception, et tout ceci n’ôte rien à la science, qui reste la règle.

L’ignorant peut trouver, le savant seul invente.

La panse était toujours à l’ancre dans la crique de l’Homme, où la mer la laissait tranquille. Gilliatt, on s’en souvient, avait tout arrangé de façon à se maintenir en libre pratique avec sa barque. Il y alla, et en mesura soigneusement le bau à plusieurs endroits, particulièrement le maître-couple. Puis il revint à la Durande, et mesura le grand diamètre du parquet de la machine. Ce grand diamètre, sans les roues, bien entendu, était de deux pieds moindre que le maître bau de la panse. Donc la machine pouvait entrer dans la barque.

Mais comment l’y faire entrer ?